Pour illustrer cette photo, voici un texte que je vous invite à découvrir.
Il est extrait du dernier livre de mon copain Jacques.
"Connaissez-vous la merveilleuse chapelle romane perchée sur le rocher volcanique St Michel l’Aiguilhe au Puy en
Velais ?
Quand j’ai pénétré pour la première fois à l’intérieur, je me suis retrouvé dans un espace curieux, véritable énigme architecturale.
J’étais dans une sorte de nef-déambulatoire de forme elliptique, tout à fait asymétrique par rapport au chœur. En effet, au lieu d’être alignés dans la perspective de l’autel, les colonnes sur
lesquelles reposent les travées sont déportées par rapport à l’axe central. Pourtant cette construction tout à fait inhabituelle et hors des canons classiques me semblait très harmonieuse :
non seulement elle ne jurait ni ne détonnait mais je m’y sentais parfaitement bien. La paix qui se dégage de cet endroit silencieux, baignant dans une demi-pénombre, l’impression de liberté qui
émane du jeu des fines colonnes disposées sans ordre apparent, enfin la sobre beauté qui ressort de l’alliance du chœur primitif de forme carrée avec l’étrange édifice aux contours originaux et
insolites, tout cela me donnait envie de demeurer un moment dans ce lieu magique et de me laisser imprégner par son mystère. Je me suis assis sur le banc de pierre qui court le long du mur, au
fond de la chapelle et j’ai regardé. Inévitablement remontait en moi la question restée sans réponse : pourquoi l’architecte avait-il construit la nef d’une manière aussi surprenante ?
Etait-ce par pure fantaisie ou bien voulait-il exprimer un message et si oui lequel ?
J’en étais là de mes investigations quand la jeune guide, absente à mon arrivée, me proposa ses services. Je lui posai ma question.
Elle sourit et, en bonne pédagogue, m’invita à la suivre afin que je comprenne. Nous sommes sortis et avons fait le tour de l’édifice qui épouse exactement la configuration du terrain au sommet
de l’aiguille. J’avais soudain la réponse. Ce n’était pas par fantaisie ni pour délivrer un message particulier que l’architecte du XIIème siècle avait conçu les plans inédits de la nef mais par
pure nécessité. Obligé de construire sur un espace infiniment petit et asymétrique, il s’était adapté, et cette asymétrie l’avait conduit à inventer la petite merveille que nous connaissons. En
cela a résidé son génie : d’avoir tiré partie des limites incontournables qui lui étaient imposées pour créer une œuvre originale. Quelle audace, quel courage, quelle
intelligence ! Il est possible qu’on l’ait dissuadé de se lancer dans cette entreprise si hasardeuse et incertaine, qu’on l’ait traité de fou et de prétentieux, qu’on l’ait critiqué de ne
pas être copie conforme et de prendre des libertés vis-à-vis des normes en vigueur, qu’il ait lui-même douté de la valeur de son projet et de sa faisabilité. Mais au bout du compte, il n’a pas
renoncé, il ne s’est pas découragé et il a fait surgir, de cet étroit espace de terre et de pierre, le chef-d’œuvre qui depuis huit siècles enchante tant de visiteurs !
Je me suis attardé encore quelques instants au fond de la chapelle, silencieux, regardant d’un air émerveillé le beau travail que
l’architecte anonyme avait osé risquer sur une base aussi inconfortable. Et soudain, j’ai pensé que son œuvre était une belle parabole de la manière dont chaque humain est appelé à construire sa
vie. En effet la terre originelle sur laquelle nous avons à la bâtir nous est aussi imposée. Nous l’héritons de notre milieu familial, social, culturel, éducatif… Cet héritage est ce qu’il est,
incontournable, comme le sommet du rocher de l’Aiguilhe, avec ses limites, son exiguïté, ses failles, ses contours irréguliers et parfois tourmentés. Et pourtant c’est sur cet espace restreint
que nous avons à édifier l’œuvre de notre existence. L’entreprise est redoutable, car chacun est renvoyé à sa propre responsabilité qui commence par reconnaître et accepter ses propres
fondations. Elle est aussi périlleuse, car l’œuvre à construire ne peut être que singulière, originale, solitaire, même si les lois fondamentales de toute construction humaine, qui se veut
solide, sont identiques pour tous. A se contenter de reproduire purement et simplement le modèle des autres, par peur ou par conformisme, le résultat ne peut être que l’insignifiance.
Mais n’est-ce pas en affrontant ces risques inévitables que chacun peut, à longueur de vie, édifier le chef-d’œuvre de son
existence ? Peu importe qu’il n’ait pas des allures spectaculaires, peu importe qu’il ne ressemble pas aux modèles en vogue, peu importe que ses murs soient de travers, qu’il porte des
traces d’écroulements et de reconstructions, qu’il emprunte ses matériaux, ses techniques et son style à diverses écoles ! L’essentiel n’est-il pas qu’il existe, si modeste soit-il, qu’il ne
cesse de se construire et que son auteur ait du goût à l’habiter, sans prétention et sans complexe ! Bien entendu, jusqu’à notre dernier souffle, le chantier sera ouvert et nous mourrons en
laissant la construction inachevée. Mais après tout, ce qui est demandé à chacun, dans le temps plus ou moins long qui lui est imparti, ne serait-ce pas d’avoir la même audace que l’architecte de
la chapelle St Michel l’Aiguilhe pour édifier, dans sa propre histoire singulière, la merveille que personne ne pourra réaliser à sa place : construire l’humain en soi ?"
Jacques Musset - Extrait du livre "Les chemins de la naissance à soi-même"